D'après La Tour Sombre - tome 1 - Le Pistolero
Monologue de l'homme en Noir sur la proportion, l'univers et Dieu.
Le plus grand mystère qu'offre l'univers n'est pas la vie mais la proportion. La proportion englobe la vie [...]. L'enfant, qui ne
s'effarouche pas des prodiges, demande: Papa, qu'est ce qu'il y a au-dessus du ciel ? Et le père répond: « Les ténèbres de l'espace. L'enfant: Et après l'espace, qu'est ce qu'il y a ? Le
père: La galaxie. L'enfant: Et après la galaxie ? Le père: une autre galaxie. L'enfant: Et après les autres galaxies ? Le prère: Personne ne le sait. »
Tu vois ? La proportion nous bat. Pour le poisson, le lac dans lequel il vit, c'est l'univers. Que pense ce poisson lorsqu'il est
arrimé par la bouche, et qu'on le secoue, qu'on lui fait traverser les limites argentées de l'existence, jusque dans un nouvel univers, où l'air le noie et où la lumière est une folie bleue ? Où
des bipèdes gigantesques sans branchies le fourrent dans une boîte étouffante, avec des algues humides, pour qu'il y meure ?
Ou bien on peut prendre la mointe d'une mine de cryon et l'agrandir. Et là on atteint une prise de conscience soudaine: la mine du
crayon n'est pas solide, elle est composée d'atomes qui gravitent et tourbillonnent comme des milliards de milliards de planètes en pleine démence. Ce qui nous paraît solide n'est en fait qu'un
filet relâché qui ne tient que par la force de la gravité. Si on les regarde à taille réelle, les distances entre ces atomes peuvent devenir des lieues, des gouffres, des espaces
incommensurables. Les atomes eux-mêmes sont composés d'un noyau, et de protons et d'électrons qui tourbillonnent. On peut même descendre jusqu'aux particules subatomiques. Et ensuite ? Des
tachyons ? Le néant ? Bien sûr que non. Tout dans l'univers nie le néant: suggérer qu'il y a une fin, voilà l'absurdité par excellence.
Si tu basculais et tombais à la limite de l'univers, penses-tu que tu trouverais un panneau disant: « Voie sans issue » ?
Non. Tu trouverais peut-être quelque chose de rond et de dur, comme le poussin qui voit son oeuf de l'intérieur. Et si tu devais donner un coup de bec et percer la coquille (ou trouver une
porte), imagine le lumière immense, torrentielle qui se déverserait par le trou, à la fin de l'espace. Pourrais-tu regarder cette lumière et y découvrir que notre univers tout entier n'est qu'une
partie d'un atome de brin d'herbe? Serais-tu contraint de penser qu'en brûlant une brindille, tu incinères une éternité d'éternités ? Que l'existence ne s'élève par vers l'infini, mais vers une
infinité d'infinis ?
Peut-être as-tu vu la place que tient notre univers dans le grand-ordre des choses... pas plus qu'un atome dans un brin d'herbe. Cela
signiferait-il que tout ce que nous percevons, depuis le virus microscopique jusqu'à la Nébuleuse de la Tête de cheval au loin, que tout cela est contenu dans un brin d'herbe qui n'est appelé à
vivre qu'une saison, dans quelque temporalité inconnue? Et si ce brin d'herbe devait être coupé par une faux? Lorsqu'il commencera à mourir, la pourriture s'insinuera-t-elle dans notre propre
univers et dans nos propres vies, faisant tout jaunir et brunir, dessechant tout ? Peut-être ce processus a-t-il déjà commencé. On dit que le monde a changé. Peut-être que ce que nous voulons
dire, c'est qu'il a déjà commencé à se dessécher.
Songe à quel point nous sommes minuscules, au vu d'un tel concept [...] ! S'il y a un Dieu en train de nous observer, rendrait-Il
vraiment la justice pour une race de moucherons au milieu d'une infinité de races de moucherons ? Son oeil voit-il le moineau tomber, quand ce moineau est moins qu'une particules d'hydrogène
flottant seule dans la profondeur de l'espace ? Et s'Il voit effectivement... quelle doit être la nature d'un tel Dieu ? Où vit-Il ? Comment est-il possbile de vivre au-delà de l'infini
?
Imagine le sable du Désert [...], et imagine un tillion d'univers – pas de mondes, d'univers – emprisonés dans chaque grain
de ce désert; et au coeur de chaque universalité, une infinité d'autres. Depuis notre poste d'observation pitoyable, au ras du sol, nous dominons ces univers, d'un seul coup de pied, nous pouvons
terrasser un milliard de milliards de mondes, les envoyer voler dans les ténèbres, en une chaîne qui ne sera jamais achevée.
La proportion [...]... la proportion...